
L’immense développement de la carte postale, au début du XXe siècle, a favorisé la production d’un maillage photographique assez fin du territoire. A aucun autre moment de l’histoire de la photographie, un état des lieux aussi complet n’a été réalisé. Du moindre hameau aux grandes villes, tous les espaces habités ont été photographiés. Ces images simples, souvent d’une grande qualité photographique et documentaire, nous donnent accès à quantité d’informations sur la société urbaine d’alors. Beaucoup de ces photographies échappent au pittoresque généralement associé à l’industrie de la carte postale. Elles témoignent plutôt d’une relation positive à l’espace urbain de leur temps et à des transformations qui ont été au moins aussi importantes qu’aujourd’hui.
La représentation de ces paysages ordinaires et leur grande diffusion sous forme de cartes postales montrent qu’ils ont été largement assumés par leurs habitants. C’est le signe d’une forte identification de la population avec son milieu, d’une intimité avec les lieux. Qu’est devenue cette forme d’urbanité ?
Si l’examen des images anciennes induit cette question, la confrontation avec les mêmes lieux aujourd’hui en pose de nouvelles : qui, aujourd’hui, montre à ses proches une image de son quartier, de sa rue ou de son immeuble ? Comment nous représentons nous les paysages contemporains et plus particulièrement les paysages urbanisés et surtout jusqu’où voulons nous bien les considérer tel qu’ils sont ?
La reconduction photographique fait apparaître ces questions tout en contribuant à y apporter des réponses. C’est l’évidente faculté de dévoilement de la reconduction qui m’a donné l’envie de la faire fonctionner largement, de renouer avec ces états des lieux photographiques, avec ces projets utopiques d’enregistrement, d’inventaire, de mémorisation du monde, dont la photographie est coutumière.
La reconduction est l’action de reprise de vue à l’identique d’une photographie, en respectant le plus précisément possible le point de vue d’origine, le cadrage et les différents paramètres comme la saison, la lumière... Cette technique spécifiquement photographique est un moyen d’améliorer la perception des lieux supposés familiers, ici nos paysages urbains, et d’accéder aux phénomènes complexes et parfois discrets qui les modifient sans cesse. L’image avant/après qui en résulte n’est pas la juxtaposition de deux mondes antagonistes mais celle de deux moments de l’existence d’un même « organisme » urbain avec ses événements, ses immeubles, ses chantiers, ses véhicules, ses passants, sa lumière. Tout cela est destiné à changer, se transformer, exister, apparaître ou disparaître. Le travail de reconduction photographique est curiosité, compréhension par le regard et non un choix a priori nostalgique pour un monde perdu. Le jeu de comparaison n’est pas qu’un simple jeu des 7 erreurs car les indices nous laissent entrevoir un monde plus subtil.
De là est né le projet de produire, par la reconduction, une masse d’information sur la nature et l’état des lieux des paysages dans lesquels nous vivons. Nous sommes quelques-uns à y travailler et c’est dans ce contexte que nous avons réalisé des reconductions dans plusieurs villes.
Cette galerie contient une cinquantaine de couples d’images réalisés à Strasbourg. Je pense que cette sélection laisse apparaître les « petits mondes » qui, reliés les uns aux autres et jours après jours, donnent à cette ville son identité.
Daniel Quesney, 2006
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